« Le rire sardonique », adage 2401 d’Erasme Texte latin et traduction

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 2401. Risus Sardonius

􀀀ΣαρδÞνιοv γŒλωv, id est Sardonius risus. De risu ficto aut amarulento

aut insano denique. Et sensus et origo proverbii adeo varie tractatur ab auctoribus,

ut verear, ne risus hic Sardonius non citra risum legatur ; tamen

accingemur referre quaedam. Zenodotus in collectaneis suis Aeschylum

citat, qui hujusmodi ferme tradiderit in opere De paroemiis : Gentem esse

quamdamCarthaginensiumcoloniam, quae Sardonem regionem inhabitet.

Ei morem esse senes septuagesimum praetergressos annum Saturno sacrificare

ridentes interim ac mutuo sese complexantes. Nam turpe ducebant in

funere aut ejulatumedere aut lacrimas profundere.Hinc adsimulatum risum

Sardonium vocari coeptum. ( …)

2401. Le rire sardonique

Se dit d’un rire artificiel, amer, d’un rire mauvais aussi. Le traitement par

les auteurs du sens et de l’origine de l’expression proverbiale est si varié que

je crains fort que ce rire sardonique ne soit lu sans faire rire.

Mais préparons-nous à en rapporter certaines versions.

Zénodote* dans son recueil cite Eschyle* qui l’a traduit à peu près ainsi,

dans son ouvrage Les Proverbes : « Il existe un peuple qui habite une région

sarde, colonie carthaginoise. C’est une coutume pour ce peuple de sacrifier

à Saturne  les vieillards de plus de soixante-dix ans, qui rient et s’embrassent

mutuellement à cet ultime instant. Il était en effet inconvenant de proférer

des cris et des lamentations ou de verser des larmes, lors des funérailles.C’est

de là que vient l’appellation de “rire sardonique”, pour un rire simulé. » (…)

 

ERASME LES ADAGES, adage intégral dans sa traduction française.
2401. Le rire sardonique
Se dit d’un rire artificiel, amer, d’un rire mauvais aussi. Le traitement par
les auteurs du sens et de l’origine de l’expression proverbiale est si varié que
je crains fort que ce rire sardonique ne soit lu sans faire rire.
Mais préparons-nous à en rapporter certaines versions.
Zénodote* dans son recueil cite Eschyle1* qui l’a traduit à peu près ainsi,
dans son ouvrage Les Proverbes : « Il existe un peuple qui habite une région
sarde2, colonie carthaginoise. C’est une coutume pour ce peuple de sacrifier
à Saturne3 les vieillards de plus de soixante-dix ans, qui rient et s’embrassent
mutuellement à cet ultime instant. Il était en effet inconvenant de proférer
des cris et des lamentations ou de verser des larmes, lors des funérailles.C’est
de là que vient l’appellation de “rire sardonique”, pour un rire simulé. »
Timée4 dit*, chez lemêmeZénodote, qu’il y avait une coutume des Sardes
selon laquelle les fils plaçaient leurs parents très âgés au bord de la fosse ou du
précipice qui leur servirait de sépulture ; les frappant alors avec des bâtons,
ils les y faisaient basculer, la tête la première. Mais les parents riaient au
moment de mourir, estimant que c’était d’une mort heureuse et noble, car
leurs enfants, en les tuant, avaient perdu le respect qu’ils avaient pour eux.
Certains disent qu’il pousse une herbe particulière dans l’île des Sardes,
nommée « herbe sarde », une sorte de persil. Certes, sa saveur est douce,
mais, une fois ingurgitée, elle tord la bouche des hommes en un rictus de
douleur, de sorte qu’ils meurent comme s’ils riaient.
C’est ce que Solinus* a voulu signifier, sans doute, et avec lui le grammairien
Servius*, quand il explique ce vers du Thyrsis de Virgile :
Je te serai amer plus que l’herbe des Sardes.

Le commentateur de Lycophron* rapporte aussi à propos du rire sardonique,
quelque chose d’assez proche de Servius.
Latinus Drepanus* dit dans son Panégyrique : « Nous prenions des visages
sereins et, à la manière de ceux dont on disait qu’après avoir ingurgité le jus
de l’herbe sarde ilsmouraient en riant, nous imitions leur joie dans l’affliction
du deuil. »
En revanche, il n’en manque pas pour affirmer que la dénomination de
rire sardonique vient de ce qu’il découvre les dents et les met à nu, comme
fait généralement le rire de ceux qui ne rient pas sincèrement. Elle vient de
là aussi, cette plaisanterie du parasite de Plaute* qui se plaignait de ce que
les jeunes gens ne riaient jamais de ses bons mots : au moins ils n’imiteraient
pas les chiens montrant leurs dents !
Et Apulée* :
S’il vous arrive de rire, les lèvres distendues.
Homère* décrivit ce genre de rire en évoquant Junon dans l’Iliade :
Si ses lèvres riaient, son front ombrageux, lui,
Ne brillait pas du tout.
Ce qui correspond à ce qu’écrit Aristophane* dans La Paix :
Brûlant de colère mutuelle, et découvrant vos dents.
L’image a été empruntée aux chiens, pour lesquels c’est un signe de colère
que de montrer les dents.C’est une habitude, dit-on, chez les chevaux aussi,
quand ils sont prêts à mordre : ce qui fait que dans le langage courant, on
appelle aujourd’hui « rire de cheval » ce genre de rire.
Inversement, d’autres rapportent qu’il était d’usage, chez les Sardiniens,
que l’on sacrifiât à Saturne les plus beaux des captifs, et les plus âgés, passé
leurs soixante-dix ans, et qu’ils riaient en mourant, parce que cela semblait
courageux et viril.
On cite Clitarque pour qui* c’était une coutume solennelle à Carthage,
à l’occasion de voeux importants, de déposer un enfant dans les mains de
Saturne.Une statue de bronze le représentait avec lesmains tendues en avant.
En dessous, il y avait un four, on y mettait le feu d’en bas ; ainsi, l’enfant,
les traits contractés et tordus par la chaleur du brasier, exhibait le visage de
celui qui rit.
EnfinZénodote se réƒère aussi à Simonide* comme source d’une singulière
légende. Il dit en effet qu’un homme-statue de bronze, Talus, avant qu’il ne
parvînt en Crète, avait accosté en Sardaigne où il fit mourir bon nombre
de mortels. Comme ils montraient leurs dents en mourant, dans ce que l’on
pouvait prendre pour un rire, ils furent à l’origine de l’expression proverbiale.
Certains ajoutent que, empêché de quitter la Sardaigne pour la Crète, il
s’était jeté dans le feu, puisqu’il était en bronze, et qu’il avait pour habitude
de tuer les Sardiniens en les pressant contre sa poitrine. Or ils mouraient
comme dans une étreinte, la bouche dilatée sans doute par la chaleur, dans
une sorte de rire.
On raconte une fable ridicule au sujet de Talus.On dit en effet qu’il avait
été fabriqué en bronze par Vulcain et envoyé en don à Minos pour surveiller
l’île de Crète. Or il n’avait qu’une seule veine, qui traversait son corps de la
tête aux talons. Trois fois par jour, il parcourait l’île pour monter la garde.
C’est ainsi qu’il empêcha la nef Argo, qui revenait de Colchide avec Jason
à son bord, de rejoindre un port crétois. Mais, trompé parMédée, il mourut,
selon certains, du poison qu’elle lui avait administré, qui rendait fou.
D’autres s’accordent à dire qu’elle lui fit la promesse de l’immortalité, et
lui retira le clou qui était fixé au sommet de sa veine ; c’est ainsi qu’il mourut
de l’écoulement de son sang et de toutes les humeurs de son corps. D’autres
au contraire rapportent qu’il a péri frappé au talon par l’arc de Poéas.
Dioscoride* avança, livre 6, à propos des poisons, qu’il y avait une espèce
de plante que certains appellent renoncule en latin, et batrachion en grec ; elle
porte, dit-on, le nom de « plante de Sardaigne » ou « plante sarde », de la
région dans laquelle elle pousse en abondance. Bue ou mangée, elle ferait
perdre la raison et donnerait aux lèvres contractées l’apparence du rire. Et
c’est de là, dit-il, qu’est né le proverbe d’un sinistre présage dans la vie des
hommes, au sujet du rire sardonique.
Pline* aussi se souvient de cette plante, vers la fin du livre 25. Strabon*,
dans le livre 11 de sa Géographie, écrit qu’en Cambysena, limitrophe du
fleuve Alazone1, vit une espèce d’araignées qui provoque la mort par le rire
pour les uns, par les pleurs dus au regret de ceux qu’ils ont aimés pour les
autres. Certains en rajoutent au sujet de la tarentule, dont la morsure est

suivie de la mort avec rire.
Et Aristote* ne dit-il pas dans Les Parties des animaux, livre 3, qu’il a été
rapporté que lors de combats le percement du diaphragme par un coup
aurait provoqué le rire, et que cela arrive à cause de la chaleur que la blessure
produit. Le peintre Zeuxis est mort de ne pouvoir s’arrêter de rire d’une
vieille femme qu’il peignait, ainsi que Chrysippe, lui, en voyant un âne qui
se régalait de figues.
Cicéron* dit dans le livre 7 de ses Lettres à ses familiers, écrites à Fabius
Gallus : « Tu me sembles craindre que, si nous en héritions, nous n’ayons
à rire de lui gél¯ota Sard¯onion », ce qui signifie que, si César venait à avoir le
pouvoir, ils seraient forcés de rire et d’applaudir à beaucoup de choses qu’ils
désapprouvaient vivement.

Lucien* dans L’Âne : « Ils parlaient en riant d’un rire sardonique », ce qui
induit un rire injurieux etmoqueur.Lemême plus loin : « MaisDamis, riant
d’un rire sardonique, irrita encore plus. »
Le proverbe semble avoir été employé dans le même sens par Platon*
aussi, dans le livre 1 de la République, quand il écrit que Thrasymaque, qu’il
présentait partout comme extrêmement désagréable et arrogant, avait ri d’un
rire sardonique : « Quand il entendit ces mots, il poussa un éclat de rire
bruyant et vraiment sardonique, et se mit à parler. »
Homère* de même mentionne ce rire à plusieurs endroits du chant 20 de
l’Odyssée. Il raconte comment un des prétendants nommé Ctésippos avait
attaqué Ulysse qui était assis dans sa maison, sous les traits d’un mendiant,
en lui lançant un pied de boeuf arraché d’une corbeille, et comment Ulysse
avait détourné le coup en tournant la tête au bon moment : « Et dans son
coeur il rit d’un authentique rire sardonique. »
À cet endroit le commentateur Eustathe* fait remarquer que rit d’un rire
sardonique celui qui rit seulement de ses lèvres distendues, mais qui est en
réalité tourmenté au fond de lui, par la colère ou le chagrin. En effet les
Anciens appelaient sardonique le rire dans tous les cas où l’on rit non seulement
avec mépris, mais encore avec moquerie ; il est d’ailleurs dit : « par la
distorsion des lèvres ».

C’est ainsi que peuvent rire ceux qui préméditent la ruine de quelqu’un,
du rire amer bien particulier d’Ulysse, lorsqu’il projette de supprimer bientôt
les prétendants et en a déjà décidé ainsi en esprit.
D’un rire semblable rit, chezHésiode*, Jupiter en colère contre Prométhée
parce qu’il a dérobé le feu. Je cite ici un chant qui se trouve dans le livre 1
de l’oeuvre intitulée Les Travaux et les Jours :
Le rassembleur de nuages, dit, courroucé :
« Fils de Japet, entre tous les mortels
Par fourberies et ruses le plus ingénieux,
Te voilà réjoui, et de m’avoir trompé,
Et dérobé le feu. Mais qu’un malheur immense
Pèse sur toi et sur ta descendance ; moi
Je vous offrirai, pour le vol du feu, un mal
Dont tous se réjouiront, et il me plaira
De savourer en même temps leur malheur proche. »
Ainsi parla le père des hommes et des dieux,
Et il rit.
Les commentateurs interprètent ce rire comme fatal chaque fois que
menace une perte décidée par les destins.De lamême nature fut celui des prétendants
que décrit Homère dans le même livre, auquel nous nous sommes
référé un peu plus haut, et comme indiqué dans un autre adage.
La divine Tritonia, d’un rire puissant,
Laissa les prétendants, un moment interdits,
206
Mais eux éclatèrent de ce rire mauvais
Et dément comme des aliénés, dévorant
Des pièces de viande crue et sanguinolente.
Cependant, leurs yeux se remplissent de larmes,
Et le flot en submerge leur esprit tout entier.
Je crois que nous pouvons considérer comme sardonique le rire qu’Homère*
attribue à Ajax prêt à livrer un combat singulier, dans le chant 7 de l’Iliade.
Ainsi surgissait Ajax, colossal rempart
Des Achéens, riant d’un terrible rictus.
Dans de très vieux commentaires surHésiode*, j’ai trouvé une épigramme
dans laquelle l’expression proverbiale de « rire sardonique » est expliquée
non sans élégance. Comme à mon habitude, je l’ai traduite rapidement en
latin pour les moins expérimentés, ce qui donne :
Dans une île, appelée la Sardaigne d’Espagne,
Surgit du sol une herbe toxique, nommée
Sardane et qui ressemble fort à la mélisse.
Sitôt mangée par des imprudents, elle tire
La bouche, provoquant un rictus. Il s’ensuit
Une mort immédiate et au rire pareille.
À Sardes, des barbares, à ce que l’on prétend,
Entraînent malgré eux leurs parents chargés d’ans,
En des lieux escarpés pour leur donner la mort
En les précipitant, frappés à coups de pierres
Et de bâtons du haut des abrupts rochers.
Ce faisant, ces impies plaisantent en riant,
Et jouent impunément à ces jeux parricides.
D’autres pensent plutôt que rient, tout en mourant,
Ceux qui de leurs enfants constatent la folie,
Dans les révolutions incessantes du monde.
Pausanias*, dans ses Phocéennes, rapporte que l’île de Sardaigne produit
des serpents inoffensifs. En outre elle est totalement exempte de plantes
vénéneuses, à l’exception d’une seule qui est fatale et ressemble à du persil
poussant près des sources, mais n’infectant pas pour autant leurs eaux ;
ceux qui la mangent meurent en riant.
Homère et d’autres après lui en ont déduit un adage pour dire que riaient
d’un rire sardonique ceux qui riaient d’une manière totalement insensée.
C’est pourquoi il ne semble pas absurde d’accepter le terme de rire sardonique
pour un rire dément toutes les fois que l’on rit de manière insensée
quand le malheur menace. Effectivement nous lisons que C. Gracchus,
après avoir été défait tandis qu’il briguait une magistrature, avait hurlé sur
des ennemis qui riaient avec insolence, leur disant qu’ils riaient d’un rire sardonique
sans savoir quelles profondes ténèbres se répandraient autour d’eux
207
à cause de leurs actes. Ceci vient de Plutarque* dans son ouvrage sur la vie
des Gracques et son essai De la superstition également : « Considère donc
ici que celui qui ne croit en aucun dieu rit d’un rire vraiment insensé et
sardonique. »
Un commentateur d’Hésiode* interprète le rire sardonique comme un rire
énorme lorsque quelqu’un rit avec la bouche fortement dilatée ; c’est lemême
à mon avis que l’on appelle rire qui ébranle. Cette interprétation est certes
justifiée par l’étymologie du terme lui-même que nous avons présentée un
peu plus haut, en grec : apo tou sésêrénaï tous odontas [= parce qu’il découvre
les dents].
Ensuite il ne semblera pas du tout absurde que le rire sardonique puisse
s’appliquer à un rire de chagrin et de tristesse, ainsi qu’Homère* l’attribua,
dans le chant 6 de l’Iliade, à Andromaque, comme s’il était le signe d’un
présage en pensée de la mort d’Hector.
Et elle, le reçut dans son sein parfumé
Riant à travers ses larmes.
Eudème*, dans ses recueils de Discours rhétoriques, dit que certains auteurs
acceptent l’expression de rire insolent lorsque quelqu’un rit avec mépris et
dédain, d’où le proverbe même est dérivé : « Tu te moques de moi et le
prends de haut. »
Le même auteur ajoute qu’une sorte de pierre porte le nom de rire sardonique.
Suidas* écrit qu’il existe même un verbe dérivé de l’expression, de sorte
que l’on dit sardazeïn pour rire d’un rire sardonique.
Néanmoins cessons de parler du rire sardonique, mais auparavant ajoutons
que cette épithète sardonique est rencontrée sous des formes variées chez
les auteurs. Chez Lucien et Cicéron nous lisons Sard¯onion, chez Homère
Sardanion, chez Virgile Sardoum, chez le commentateur de Lycophron Sardion
gél¯ota, chez Plutarque Sardianos : « S’il existe dans l’âme un rire qui soit
sardonique. »
Étienne* mentionne que l’on dit Sard¯onikon et Sardianikon.
Toutefois, toutes ces formes ne viennent pas du même mot. En effet de

l’île de Sardo ou Sardaigne, à qui jadis on donna le nom d’Ichnusa, sont

dérivés Sardonius, Sardous et Sardonicus.C’est de Sardos, une cité d’Illyrie, que

Sardênoï trouve son origine, d’où, comme je le suppose, avec un changement

du ê en a, Sardanioï. De Sardes, une ville de Lydie, nous avons Sardianos

et Sardianicus. Sur ces points se présente une conjecture : dans l’épigramme

grecque que je viens de citer, nous pourrions lire peut-être non Ibêrotrophos

[= mère des Ibériens] mais Illürotrophos [= mère des Illyriens]. Salvien* a

utilisé l’adage dans le livre 7 : « Tu pourrais penser que tout le peuple romain

s’est rassasié en quelque sorte des herbes sardes : il meurt et il rit1. »

Texte traduit par Geneviève Moreau-Bucherie, pour l’édition des Belles Lettres, Les Adages d’Erasme.

Voir sur ce lien :

Adages d’Erasme, Belles Lettres

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